Chapitre III

1°) A propos de Gaston, instructeur des bleus - 2°) Nouvelle fantastique inspirée par Gaston et sa guerre !

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1° - Gaston, instructeur des bleus - Extraits des correspondances déjà citées

1°) A propos de Gaston, instructeur des bleus - 2°) Nouvelle fantastique inspirée par Gaston et sa guerre !

 

Mon grand-père fut un temps instructeur des bleus, voyant passer des jeunes hommes de tous les horizons à Villemoustaussou ou à Castelnaudary. Il en parle donc dans ses correspondances :

 

Citations :


Villemoustaussou, 24 janvier 1915

--- J'étais désigné pour partir au front vendredi dernier, mais voici qu'une circulaire ministérielle est arrivée, prescrivant de confier l'instruction des bleus aux sous-officiers revenant du front. Quatre compagnies de bleus sont à Villemoustaussou.

 --- Samedi matin, le commandant ratifiait le choix du capitaine. A 2 heures, je quittai donc Castelnaudary avec 17 sergents à destination de Villemoustaussou. Accueil sympathique des sous-officiers de la 28° Cie, à laquelle je suis affecté.

 --- On m'a confié le commandement d'une section, soit 80 poilus, parisiens et bretons.


 15 mars 1915

--- Hier dimanche un renfort pour le 164° à Verdun ; j'ai failli le conduire. Demain, renfort pour le 31° de Paris, aux tranchées à Vauquois (Argonne). Dans quinze jours, nos bleus seront presque tous partis.

 

 17 mars 1915

--- Le deuxième détachement de bleus est parti ce matin pour Castelnaudary.

 

22 mars 1915

--- Notre capitaine a réuni ce matin les chefs de section et nous a laissé entendre notre prochain départ. À mots couverts, on parle de jeudi. Le 143° a embarqué hier 4 compagnies.

 

 31 mars 1915

--- Je suis ici tout au moins jusqu'au 5 avril, mais rien toujours de nouveau au rapport. On dit dans les bureaux du Commandant que les cadres resteraient provisoirement ici pour recevoir les bleus qui vont arriver au nombre d'un millier après le 6 avril. Notre classe 15 irait après Pâques à Castelnaudary et serait envoyée, par détachements plus ou moins conséquents, sur le front et se fondrait avec les anciens.


3 avril 1915

--- A moins d'imprévu, je reste avec mes camarades pour instruire la classe 16. Si on réduit le nombre des sergents, c'est que les bleus aussi ne seront pas nombreux : 700 au lieu de 1200. Et l'on a besoin de sergents à Castelnaudary pour encadrer la classe 15, qui va partir dans quelques jours, et pour former les nouveaux régiments.

 

6 avril 1915

--- À onze heures nous allons faire nos adieux à nos petits bleus qui vont commencer à nous quitter. Il y a un départ de 200, 50 par compagnie, pour Castelnaudary. Les autres départs vont se succéder pour faire place aux nouveaux.

 

10 avril 1915

--- Toujours du changement et des notes nouvelles au dépôt. Un sergent de la 27° nommé vaguemestre est remplacé par un de ceux qui ont été désignés à ma place pour partir.

 --- Quatre sous-officiers, par compagnie, rejoindront lundi Castelnaudary pour instruire la classe 16 en caserne et la ramener à Villemoustaussou dans un mois. Ont été désignés 4 inaptes, par suite de blessures, à faire campagne. Le sergent Ducloux fera fonction d'adjudant. Quel honneur ! Maintenant, qu'allons-nous devenir? Il reste ici cent bleus par compagnie qui rejoindront par petits détachements Castel, au fur et à mesure des besoins. Nous continuons donc à les instruire.

 --- Un délégué du ministre est venu et a obligé à recevoir les bleus à Castel.

 

23 avril 1915

--- Les sergents qui sont partis, il y a quelques jours, n'ont pas moisi au dépôt ; les uns sont au 346, d'autres au 146, d'autres enfin encadrent un bataillon de marche, le 420, qui va aller au Camp de Mailly.

 --- Il nous reste ici 50 poilus, ce sera pour le prochain départ.

 

9 mai 1915

--- L'ordre vient d'arriver de préparer un départ de bleus pour le 146° ; vingt par compagnie. Cela va me donner aussi une certaine occupation et une certaine distraction : les réunir, les armer et les équiper.

 --- Ils nous quitteront demain à six heures pour Castelnaudary et ensuite Arras, où se trouve actuellement le 146° de retour d'Ypres. Et maintenant ce sera la tristesse dans ma compagnie et surtout dans ma section. Il ne m'en reste plus que quarante, les retardataires et les malades. On va préparer le déménagement pour Alzonne ; le départ est toujours fixé au 15 mai. Après le cantonnement préparé, on regagnera la caserne bien triste de Castelnaudary.

 

Castelnaudary, 25 mai 1915

--- Aujourd'hui, la compagnie a subi un profond remaniement ; nous avons reçu tous les anciens de la classe 15. Je reste avec mes chers petits bleus de la 28°.

 --- On annonce, un départ pour le 346°, dont je serai sans doute. Je te confirmerai la nouvelle quand le sergent-major sera revenu de la salle des rapports. Me voici avec 4 sergents sous mes ordres, dont un vieux briscard de 42 ans, territorial de Marseille. Les autres sont parisiens. Ils sont contents eux aussi et se déchargent sur moi de la besogne et du commandement.

 

Laroche (Yonne) Mardi 1er juin 1915, 10 heures

--- Alors que nous croyions gagner Paris sans arrêt prolongé, on nous a arrêté à Laroche, gare importante du P.L.M., gare de triage et de rassemblement, à cinq heures du matin. Nous faisons le café et la soupe, et nous ne repartons qu'à midi pour le Bourget puis Arras où nous n'arriverons que demain matin. Les trains amenant des troupes de toutes armes, Sénégalais ou Hindous, se succèdent. On forme un groupage pour nous cet après-midi avec des détachements d'autres régiments ; beaucoup d'artillerie également. Tout cela gagne le Pas-de-Calais.

 --- Je m'en vais en toute tranquillité retrouver mes camarades du 146° et, comme eux, faire mon possible pour travailler à la cause commune.

 --- Nos petits bleus sont enthousiasmés. Plus de 500 hommes du 160° viennent de se joindre à nous. Nous ne formons qu'un seul train.

 

En chemin de fer, Mercredi 2 juin 1915

--- Un mot griffonné comme je puis, en chemin de fer. Nous n'avons pas quitté nos wagons depuis Laroche. Arrivés en pleine nuit dans la gare de triage du Bourget, nous y sommes demeurés deux heures et maintenant en route pour le Nord. Le paysage change et puis nous entrons dans la zone des armées. À 8 heures nous étions à Montdidier, maintenant nous approchons d'Amiens. Tout va bien. Les bleus sont contents des acclamations qu'ils ont suscitées hier, dans la banlieue parisienne. Aujourd'hui ils sont un peu plus calmes. Fatigués de chanter.

G. Ducloux, Sergent au 146° Régt. d'Inf., Détachement de renfort.


* * *


- Nouvelle fantastique, inspirée par Gaston et sa guerre


Mes chers enfants, vous avez toujours aimé que je vous raconte des histoires  ...ce dont je ne vous ai jamais privés. Vous en redemandiez et j'ai même écrit pour vous : "QUICOL'S STORIES ou les sacrées histoires de Mounette" ...qui ne sera évidemment jamais terminé.

Dans le même registre, voici une "nouvelle  fantastique" à laquelle vous donnerez la fin que vous voudrez. Cette nouvelle m'a forcément été inspirée par Gaston et ses pairs, par la Grande Guerre que je continue à scruter et par mon imagination débordante qui m'a fait me poser souvent cette question : Et si un poilu redevenait vivant, à l'époque actuelle, comment réagirait-il ?

Posez-la vous, cette question. Vous verrez la multitude de réponses qui surgira dans votre esprit !


 

1°) A propos de Gaston, instructeur des bleus - 2°) Nouvelle fantastique inspirée par Gaston et sa guerre !

Nouvelle rédigée en 2003

© La loi du 11 mars 1957 n'autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l'article 41, d'une part, que les "copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective" et, d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration, "toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, de ces pages, faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite" (alinéa 1er de l'article 40). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.

 

Cote 180 et au delà

 

Ce doit être le clignotement d'un rayon de soleil très brillant, se faufilant par à-coups dans la ramure du bouleau au-dessus de lui, qui l'a tiré de son sommeil... ou de son coma ou de son néant, allez donc savoir.


D'abord, c'est la chaleur qui l'a surpris. Elle lui est vite apparue intenable, malgré l'ombre des arbres qu'il devinait proches. Pas étonnant. Avec un tel harnachement sur le dos, il ne risquait pas d'avoir froid !  Tout de même... comment se faisait-il que le temps ait changé aussi vite ?.. On claquait presque des dents, tout à l'heure, dans la tranchée humide !..


Sans encore ouvrir les yeux, du bout des doigts, il palpa le drap rugueux de sa capote militaire du 146ème Régiment d'Infanterie. Sa camisole de dessous était déjà imprégnée de sueur. Et il sentait un véritable feu se déclarer dans ses godillots. Allait falloir changer de chaussettes ! Il essaya de se remémorer si sa petite Reine lui en avait envoyé dans son dernier colis !.. Mentalement, il récapitula : « la brave petite m'a mis le papier à lettre que je lui ai demandé, six tubes de chocolat instantané à 2 sous, une petite fiole de rhum, encore et toujours de l'alcool de menthe (elle y tenait décidément), de l'huile camphrée, de la fine toile émeri 0% pour mon fusil et un petit démêloir. Non, il n'y avait pas cette fois de chaussettes de coton !.. » Il décida de regarder cependant ce qui restait dans son paquetage.


Quelque chose lui chatouilla les narines : était-ce une herbe ou la simple évocation de l'huile de camphre d'Irène ? Il essaya d'étouffer un éternuement qui aurait pu, malencontreusement, révéler sa présence. Après tout, c'était bien calme dans ce coin, il convenait d'en profiter un peu. Puis il ouvrit les yeux. Progressivement et prudemment toutefois.


Être couché sur le dos, dans un sous-bois, sur un lit de feuilles mortes et d'aiguilles de pins, avec tout son barda à ses côtés, son masque à gaz et son fusil au bout de la main... alors qu'il était auparavant au fond d'une tranchée boueuse avec seulement deux ou trois troncs calcinés dans son horizon... c'était plus que stupéfiant !..


À combien de mètres en avant, ou en arrière, avait-il été projeté ?  Il ne reconnaissait plus du tout les alentours, n'entendait aucun tir d'artillerie, aucune canonnade et ne percevait plus, non plus, le bruit et les fumées acres des marmites allemandes !


Marmites ?  c'est le nom que les poilus donnaient aux obus : « Mais oui, c'est ça, il y en avait un qui arrivait sur nous. J'ai entendu son sifflement et j'ai ouvert la bouche pour crier aux autres : « Atten... ». Pas le temps de finir. C'était déjà trop tard... Et le noir qui me tombe dessus... et le poids de mètres cubes de terre et de pierres !.. J'étouffe, j'étouffe. Je me dis : c'est la fin de mes jours. Oui, point final. Adieu ma Reine, adieu mes enfants, adieu papa, maman, Marie, Lucie, je vais revoir Henri... J'ai perdu connaissance, forcément. Mais je me demande à quel moment un nouvel obus, ou peut-être l'explosion d'une mine, m'a déterré... pour me projeter inconscient aussi loin... car je suis ailleurs, de toute évidence !.. »


C'est ce qu'il se dit en se redressant. Il se tâta avec circonspection : rien de cassé. Mais comment se faisait-il que son sac soit là ? « bizarre tout de même. » Alors, avant de se remettre debout, il passa un long moment assis dans les feuilles et les aiguilles de pins, à écouter, à humer l'air qui lui avait manqué et à essayer de remettre en ordre ses idées :


Depuis ce jour, gris et pluvieux en Champagne, c'est à dire depuis le jour « J » du 25 septembre 1915 à 9 heures un quart du matin, quand l'ordre d'attaquer avait été enfin donné, il n'avait cessé de bondir en avant avec sa section au cri de : « Vive la France ! ». Trois jours étaient passés, trois affreux jours à se battre contre les troupes d'élite du Kronprinz et contre d'abominables rouleaux de fils barbelés, sous une pluie fine tombant sans discontinuer qui rendait le sol glissant ! La veille, le 27, ses supérieurs avaient reconnu qu'il avait fait preuve d'un grand courage en se portant, avec sa section réduite à quelques hommes, à l'attaque d'une tranchée allemande occupée par un ennemi supérieur en nombre, en réussissant pourtant à déloger l'adversaire.


Le front de la deuxième offensive en Champagne s'étendait sur au moins vingt cinq kilomètres de large, estimait-il. Il était composé de milliers d'hommes, territoriaux, coloniaux, zouaves et tirailleurs algériens, de contingents savoyards et dauphinois, d'escadrons de hussards à cheval etc.., jouant du sabre, de la baïonnette ou de la grenade, contre des mitrailleuses et de la mousqueterie. Quel enfer !


Les premières positions ennemies qu'ils avaient conquises, eux, étaient au nord de Beauséjour, sur la butte du Mesnil. Elles se composaient d'un lacis de tranchées formant une série de lignes fortes avec certains abris blindés et aussi de tranchées de soutien établies à contre-pente. Comme les fantassins bleus continuaient à avancer en vagues successives, distantes de cinquante à cent mètres l'une de l'autre, ses hommes et lui-même en avaient fait autant.


Leur division d'infanterie avait ainsi atteint le bois des Vingt-Mille, attaqué Maison-de-Champagne, fait prisonniers des allemands surpris, puis participé, avec succès aussi, à l'attaque d'un ouvrage, dit de la Défaite, vers 14 heures. C'est à partir de ce moment-là que leur compagnie avait recommencé à subir des pertes cruelles. Et sa section était désormais encore plus réduite !.. Mais quelle heure pouvait-il bien être quand cet obus dévastateur était tombé près de lui ? il ne le savait plus.


Il se mit debout en marmonnant : « Que voilà une bien soudaine canicule, après la pluie, et bien forte pour un début d'automne !.. Et où sont les autres ? Dieu, se pourrait-il qu'ils soient encore enterrés dans ce boyau repris si difficilement à ceux d'en face ? » Cette idée le fit frissonner, malgré la chaleur ambiante. Vite, il fallait agir, pour savoir.


Méthodiquement, parce qu'il imaginait bien qu'il allait lui falloir marcher pour retrouver sa section, il réajusta son casque, ramassa son masque à gaz pour l'accrocher à une sangle du sac, mis le sac sur son dos et empoigna le fusil pour y planter sa baïonnette, car il faut toujours tout prévoir : il va peut-être falloir charger, se dit-il...


Une cloche a sonné onze heures, quelque part, à un clocher lointain, et il prit le temps d'en compter les coups. Quelle cloche ? Quel village ? Minaucourt, où il avait pu assister à la Sainte Messe il y a trois semaines ? Hurlus ? Perthe ? Mesnil ? Il fallait décidément qu'il se repère ; et vite !..

 

Beauséjour

Malgré ses précautions, il dut faire du bruit en piétinant dans les feuilles, car il entendit un appel, une voix féminine apparemment, qui criait « Ohé ! Ohé ! ». Une femme dans le secteur ?!  ce n'était pas possible, la folle, elle allait se faire descendre en beauté.


Il s'essuya le front d'un revers de manche et fit quelques pas en direction de la voix entendue. Le sous-bois s'éclaircissait, il percevait davantage la lumière du soleil et, bientôt, l'orée de cette forêt qu'il ne reconnaissait pas. Bon, il était près d'une route ! celle peut-être qui menait à la ferme de Beauséjour : « Pff !.. tu parles d'un beau séjour ! si tu avais vu ça Irène, ma petite Reine ! »


« Ohé !.. Gaston ! Ga-a-ston ! Gaston Ducloux !.. Ohé, Sergent Désiré Ducloux, dit Gaston, répondez !!... »

Seigneur Dieu, qu'est-ce que cela voulait dire ? C'était bien une femme... et elle l'appelait par son véritable nom !  Elle criait et allait se faire repérer, le faire repérer aussi :

« Chuuuutt !

- Gas-ton-Du-cloux-ve-nez !.. la-guer-re-est-fi-nie !.. »

- Que dit-elle ? mais que dit-elle ?.. Ça n'est pas possible. Pourquoi crie-t-elle ça ? »


Il s'étonna qu'on ne lui ait pas encore tiré dessus. Il fallait absolument qu'elle se taise. Il s'approcha donc d'elle prudemment, tout en demeurant sous le couvert de ces arbres providentiels, et tenta de lui faire comprendre par signes qu'il fallait qu'elle s'en aille de là... et en silence... Peine perdue !... Il s'approcha davantage et, ce faisant, se montra à cette femme qu'il ne connaissait pas, ce qui déclencha aussitôt ses exclamations :

« Incroyable, magnifique, prodigieux ! mon Dieu ! Vous êtes vivant, Gaston !

- Que dites-vous ? mais que dites-vous ?..

- Je dis que vous êtes sauf. Et puis que la guerre est finie. Il faut que vous veniez avec moi. »


Elle était campée au milieu de la route et le contemplait, puis, très vite, elle concentra son attention sur une chose qu'elle tenait devant elle et qui était attachée à son cou par une courroie :

« Donnez-moi l'autorisation de vous filmer. Un prodige pareil, il faut en garder des traces ! » Alors là, il ne comprenait plus rien. Mais alors ...plus rien !..

Elle le filma longuement, puis le photographia, selon ses dires, avec des appareils comme il n'en avait jamais vus. Et pourtant il était rédacteur-journaliste dans le civil ! Que se passait-il, Seigneur Dieu ?


Elle s'approcha de lui à presque le toucher, le regarda attentivement, marmonnant encore des « impossible, pas croyable, extraordinaire » et il vit avec surprise que des larmes montaient dans ses yeux. Elle se précipita alors pour l'embrasser sans façon sur la joue.


« Mais qui êtes-vous ? bégaya-t-il.

- Une parente, Gaston, une simple parente. Une Ducloux comme vous. Mais vous ne me connaissez pas. Vous ne pouvez pas me connaître, non vous ne le pouvez pas ! » Comme il était éberlué, elle ajouta : « Je vous expliquerai. Je vous dirai tout, plus tard... non, petit à petit, mais ce sera long ! »


Elle l'entraînait sur cette large voie forestière, en l'encourageant avec insistance. Hors du couvert des arbres protecteurs, le soleil devenait aveuglant et les écrasait de sa chaleur. La sueur suintait sur le visage du soldat et il la sentait dégouliner aussi dans son dos, sous le sac et dans le creux de sa poitrine...


Elle s'en aperçut :

« Par une telle chaleur, vous aller pâmer dans cet ...il semble bien qu'elle ait prononcé : accoutrement, puis elle s'est reprise pour dire : ...uniforme de combattant. Mais je vous ai apporté de quoi vous changer.

- Enfin, Madame, je suis soldat... et en opérations !

- La guerre est finie, je vous l'ai dit. Considérez-vous donc comme démobilisé... Et ne m'appelez pas Madame !.. Dites : Nicole, si vous le voulez bien. »


Il la regarda, ébahi et offusqué. Etait-elle folle ?.. Cette petite dame d'un âge incertain, bien en chair, aux cheveux châtain grisonnant, coupés court à la garçonne, avec des mèches blondes, vêtue d'une drôle de casaque blanche, légère, sans manches, sur une jupe de cotonnade fleurie et chaussée de socques sans contreforts qui laissaient voir ses pieds nus, cette petite dame-là, avec ses étranges appareils à photographier, avait pourtant l'air d'être sûre de son fait. Il observa ses mimiques tandis qu'elle parlait, s'esclaffait, répétait « incroyable mais vrai, prodigieux » et, tout à coup, son visage lui sembla vaguement familier. Il chercha évidemment aussitôt qui il lui rappelait. Mais en vain, sans doute à cause des drôles de lunettes que portait cette femme.


Il regarda aussi autour de lui, mais sans rien reconnaître. Ils se trouvaient tous deux à l'entrée d'une route forestière, barrée d'une chaîne. Et, planté sur le bas-côté, il y avait un panneau rouge vif portant en lettres blanches soulignées une inscription surprenante :


1°) A propos de Gaston, instructeur des bleus - 2°) Nouvelle fantastique inspirée par Gaston et sa guerre !

 

Qu'est-ce que cela signifiait ?

Enfin, il remarqua que cette route débouchait sur une autre, distante d'une centaine de mètres.


La prénommée Nicole l'interpella, l'estimant sans doute trop perdu dans ses pensées ou encore trop assoupi par la chaleur. Elle lui désigna quelque chose de l'autre côté de la route, non loin du carrefour :

« Je suis venue vous chercher. Voilà ma voiture. Venez. » Une auto ? Elle conduisait une auto ? Et ce bizarre véhicule ne ressemblait en rien à ce qu'il connaissait :

« Vous dites que c'est votre voiture. Je n'ai jamais vu pareille chose. Qu'est-ce que c'est ?

- C'est une 206, une petite Peugeot. Evidemment... vous ne pouvez pas connaître, c'est vrai. Il va falloir que vous vous rendiez compte, et vite, que beaucoup de choses ont changé et que du temps a passé !

- Mais que dites-vous, à propos du temps ? Expliquez-vous, que diable !

- Bon, Gaston, nous allons être ensemble un sacré bout de temps apparemment. Je prendrai donc tout le temps qu'il faudra pour vous expliquer. N'ayez crainte. D'abord, sachez que... disons que... vous avez perdu conscience pendant ...un certain temps, longtemps même ! »


Quels bizarres propos, quelle façon de s'exprimer. Qui était fou, lui ou elle ? Oui bien sûr, il supputait qu'il avait perdu conscience un moment, tandis que la terre l'ensevelissait et l'étouffait, mais il en était sorti. Et le fait de se retrouver à l'air libre, sans trop savoir comment du reste, lui avait fait reprendre ses esprits.

« Mon évanouissement n'a certes pas pu durer plus de quelques minutes !

- Eh bien si ! puisque la guerre est finie.

- Mais comment le savez-vous ?

- Je le sais. Tout le monde le sait. Et bien des choses se sont passées depuis ! En fait, l'Allemagne a capitulé le 11 novembre... 1918. Voilà. »


Il a dû falloir un certain temps pour que cette information parvienne jusqu'à son cerveau. Il semble qu'elle l'ait d'abord plongé dans une sorte d'hébétude. Il était pétrifié, au bord d'un nouvel évanouissement sans doute, et il se répétait : ce n'est pas possible, non ce n'est pas possible. On était forcément le 28 septembre 1915, on ne pouvait pas être en 1918 !..


La femme l'observait, les yeux brillants, très bouleversée elle-même, semblait-il, mais prête à voler à son secours. C'était pour lui un comble. Cette femme était folle et il l'écoutait malgré tout. Il la suivit même jusqu'à son auto, sans trop savoir pourquoi ! Il remarqua qu'elle tenait un trousseau de clés en main, avec un petit objet noir. Quand elle le braqua en direction de sa voiture, des lampes se mirent aussitôt à clignoter. Elle lui dit :


« Croyez-moi, je vous en supplie, Gaston. Pourquoi vous mentirais-je ? Je sais que c'est difficile à comprendre, mais il va falloir admettre l'évidence. En tant que ...parente, je me suis toujours intéressée à vous et renseignée à votre sujet. Je sais qu'on vous disait intelligent, avec un mental solide. La vérité ne devrait donc pas vous déboussoler outre mesure... du moins, je l'espère ! »


Il l'entendait parler, parler, comme dans un rêve. Il ne parvenait même plus à saisir tout ce qu'elle lui disait. À un moment pourtant, un autre véhicule, étonnant aussi celui-là, est passé très rapidement au carrefour, à quelques mètres d'eux, et instinctivement il bondit en arrière, en tentant de se dissimuler. Cet incident le fit sortir de son hébétude : il y avait manifestement beaucoup de changements autour de lui et il fallait en comprendre le pourquoi !


L'endroit était calme, écrasé de soleil, et l'on n'entendait rien en dehors du chant des oiseaux. Pas le moindre signe de guerre ! Où étaient l'armée française, sa division, sa compagnie ? Où étaient les allemands ? Il étouffait dans sa tenue militaire poussiéreuse et malodorante.


« Gaston, vous pouvez changer de tenue sans crainte. Non, ce ne sera pas un abandon de poste ni une désertion, puisque tout le monde vous pense mort au combat (là, il eut un haut-le-corps !), comme des milliers d'autres soldats hélas. Croyez moi, personne ne vous recherchera. Du reste, autant que vous sachiez tout de suite que les  lois aussi ont changé, en France, que la conscription n'existe plus et que l'armée ne recrute plus que des engagés volontaires. Ce n'était pas votre cas, il me semble ! »


Et elle sourit, avant d'ajouter :

« Je vais vous ramener à Nancy, bien sûr, mais pas dans cette tenue ! On vous remarquerait et, comme il n'y a aucun tournage de film dans le secteur en ce moment, on ne vous prendrait pas pour un figurant costumé, mais pour un fou ! »

Rentrer à Nancy, retrouver sa femme, ses enfants, quel beau rêve !


Elle ouvrit l'arrière de son auto, sortit des grands rouleaux d'une matière noire et brillante, et les lui tendit pour qu'il les déroule :

« Ce sont des sacs-plastique, qu'on utilise habituellement comme sacs-poubelles. Prenez en un pour y mettre votre barda, oui, votre paquetage, votre sac à dos quoi, mais auparavant sortez toutes vos petites affaires personnelles précieuses telles que : porte-feuille, papiers d'identité, papiers militaires, votre courrier, votre nécessaire pour écrire, vos photos, vos objets de toilette etc.. pour les garder auprès de vous, dans la petite sacoche que voilà. Prenez un autre sac-poubelle et mettez-y votre fusil déchargé, la baïonnette et vos cartouches ou autres munitions si vous en avez. Et un autre encore, pour votre casque et votre masque à gaz. Fermez-moi bien tout ça. Non, je n'y toucherai pas. Je ne veux pas qu'on puisse y détecter une seule de mes empreintes ! Ce sont des pièces à conviction, voyez-vous, dont nous aurons certainement besoin pour faire établir votre identité et reconnaître votre condition d'ancien combattant de la 1ère guerre mondiale ! 

- Première guerre mondiale ? Vous l'appelez première ?

- Oui, parce qu'hélas il y en a eu une seconde ! Je vous raconterai ça aussi. Prenez patience. »


Suivant toujours son idée, elle s'engouffra dans son auto et en ressortit avec... des vêtements. Elle avait de toute évidence tout prévu, tout préparé. Comment avait-elle su qu'il était là et qu'il allait surgir dans l'allée forestière où elle s'était garée ? Elle l'attendait, cela ne faisait aucun doute !.. Malgré l'étrangeté de la situation, il ne savait pas pourquoi, il avait soudain envie d'obtempérer, de l'écouter, de lui faire confiance. Pourquoi ? sans doute parce que leur rencontre tenait du mystère et qu'il espérait tout à coup pouvoir l'élucider.


Elle lui tendit une sorte de chemise droite bigarrée, à manches courtes « c'est une chemise de mon fils », un drôle de petit sous-vêtement extensible « c'est un slip moderne » et un pantalon de toile grise « il doit pouvoir vous aller, c'est une taille 44 ! ». Pour finir, elle lui donna des chaussettes fines et une paire de sandales en disant : « C'est du 43, j'espère qu'elles vous iront ! Normalement, vous devez avoir les pieds larges comme mon père les avait ! »


Elle lui montra du doigt la lisière de la forêt, derrière sa voiture :

«  N'ayez crainte. Il n'y a personne par ici, pas de cueilleurs de champignons car le temps est trop sec et trop chaud et pas encore de touristes ! Nous ne sommes qu'en juin. Changez-vous et mettez tous vos vêtements militaires dans un autre sac-poubelle. »


Il obtempéra en silence et franchit le fossé comme un automate. Dieu, qu'il faisait chaud. N'avait-elle pas dit : juin ? mais juin de quelle année ? Tout cela devenait vraiment complètement ahurissant. Et Gaston ne trouvait, pour l'heure, aucune explication à ce qu'il était en train de vivre. Il se déshabilla et se rhabilla machinalement, tout en tentant de réfléchir. Il chaussa aussi les sandales et plia soigneusement son uniforme, en se disant : « à quoi bon », mais l'enferma malgré tout dans le grand sac noir, en compagnie de ses godillots et chaussettes fumantes !


À dire vrai, il se sentit tout à coup beaucoup plus à l'aise. Et lorsqu'il revint près de l'automobile, son habilleuse sembla satisfaite :

« Ce n'est pas trop mal ! vous voilà devenu un jeune civil tout à fait convenable. Votre grosse moustache et votre coiffure font un peu... ringard, certes (quel vocabulaire inhabituel !), mais cela n'a guère d'importance. Il en faut pour tous les goûts ! Et avec votre raie au milieu, vous me faîtes même penser à l'un de mes petits-fils, qui aime se coiffer ainsi avec une tonne de gel fixant sur ses cheveux. Comment disiez-vous, dans votre temps ? ...de la Gomina peut-être ? »


Sans écouter la question de Gaston à propos de son « temps », elle rouvrit le coffre de la voiture pour qu'il y charge les ... « sacs-poubelles », comme elle les appelait, puis le referma.

« Bon, que diriez-vous d'une bonne bière fraîche, avant de nous en aller d'ici ? Nous nous arrêterons ensuite en chemin pour acheter du pain frais et nous pique-niquerons. Car je suppose que vous avez faim ! »


Soif ? faim ? bien sûr. À quand donc remontait son dernier repas, constitué de sardines et de la déjà traditionnelle gamelle de riz ? Il n'en avait plus aucune idée. Sa soit-disant parente, décidément pleine de ressources, alla fouiller dans une sorte de caisse placée derrière son siège de conductrice, en sortit deux petites bouteilles dont elle fit sauter les capsules métalliques et lui en tendit une. Par cette chaleur, Dieu, qu'elle était bonne sa bière et fraîche à souhait !


Puis, répondant à son invite sans protester, il monta dans l'automobile à ses côtés, prenant sa sacoche sur les genoux.

« Mettez votre ceinture de sécurité, ce n'est pas le moment d'avoir un P.V. ! », dit-elle.

Comme il ne comprenait pas, elle se pencha vers lui pour le sangler avec une sorte de courroie large.

« Conduire une voiture, aujourd'hui, n'a probablement rien à voir avec ce que vous avez connu de votre temps, vous allez le constater.

- Mon temps ?.. encore !.. Mais en quelle année prétendez-vous que nous sommes ? Tout de même pas en 1919 ? »


Il crut lire dans son regard de la pitié, vite remplacée par quelque chose ressemblant à une infinie tristesse, presque à un désespoir.

« Je vous le dirai tout à l'heure. Je veux d'abord vous montrer quelque chose ...qui vous aidera à comprendre ».

Puis, le voyant regarder attentivement l'habitacle de son véhicule, elle ajouta :

« Vous avez sous les yeux l'une des preuves que vous avez effectivement changé d'époque. Et vous êtes probablement le seul à qui cela arrive. Soyez heureux d'avoir cette chance de retrouver la vie... et surtout vos 29 ans et demi !..

- Retrouver la vie ! mais je n'étais pas mort, seulement évanoui ! »


Comme dans un rêve

Elle se tut, démarra son auto, tourna sur la gauche au lieu-dit « Le Pont de Marson », appuya sur quelques boutons et il sentit une fraîcheur agréable se répandre autour de lui : « C'est la clim » tenta-t-elle d'expliquer, « oui, cette voiture est climatisée ; c'est appréciable par un temps pareil ! non ? » Puis il entendit de la musique : il prêta l'oreille et reconnut une symphonie de Beethoven ! C'était d'autant plus stupéfiant qu'il ne voyait pas de phonographe !


Alors, il tenta de porter son attention sur le paysage environnant : belle route goudronnée, forêt à gauche et campagne sur la droite. Il ne reconnaissait rien. Il avait pourtant dû parcourir toute cette région à pied et en tout sens, avec sa section !.. Bon, le rêve se prolongeait décidément. Car il voyait maintenant des champs paisibles, de grasses prairies avec des vaches assoupies, des clôtures en bon état. Pas trace de champ de bataille, ni de tranchées.


Ils atteignirent d'abord un petit village appelé Massiges. Il pensa aussitôt à la redoutable « Main de Massiges » aux doigts meurtriers : le pouce, l'index, le médius, l'annulaire... entre lesquels l'infanterie avait perdu tant d'hommes !.. Dans l'autre sens, il y avait un panneau qui indiquait la direction de Minaucourt-le-Mesnil-lès-Hurlus... dont il ne se souvenait pas !.. Minaucourt tout seul, oui, mais celui-là, non. Il demanda des explications et la réponse le stupéfia de nouveau :


« Nous irons à Minaucourt tout à l'heure. Il est devenu Minaucourt-le-Mesnil-lès-Hurlus, en souvenir, parce que les villages d'Hurlus, de Perthes-lès-Hurlus, de Mesnil-lès-Hurlus, de Tahure et de Ripont ont tous été détruits. Les emplacements qu'ils occupaient, ainsi que celui de votre ferme de Beauséjour au bord du ruisseau Marson, sont maintenant situés à l'intérieur d'une zone militaire fermée, in-visitable, appelée « Camp de Suippes ». Nous le longeons actuellement. Et nous sommes au nord est du « Camp de Mourmelon » que vous ne devez pas connaître non plus. »


Massiges était plus grand que dans ses souvenirs, pourtant très proches lui semblait-il. Sans ruines visibles, sans tas de fumier non plus, propret, fleuri, avec quelques automobiles de différentes tailles, couleurs et formes stationnées devant les maisons. Sur certains toits, il y avait des sortes de râteaux et quelques larges coupes métalliques inclinées dont il ignorait l'utilité. Sa conductrice suivit son regard et soupira, comme si elle était en train de mesurer l'énormité de la tâche qui lui incombait : celle de tout lui expliquer.


A la sortie du village, Nicole accéléra. Elle roulait vite, sa conductrice !.. Devinant sans doute sa pensée, elle précisa :

« Je ne suis qu'à 70 Km à l'heure, vous savez, alors que la vitesse autorisée est de 90 km à l'heure sur les routes départementales et nationales, sauf indications contraires bien entendu. Cela vous étonne ! Alors, que sera-ce quand vous verrez la circulation sur les autoroutes !.. »

Il n'en croyait pas ses oreilles, il est vrai, mais il pensait rêver : « c'est sûrement cela, je suis en plein milieu d'un songe et mon imagination est complètement débridée !.. »

 

Elle continua son chemin, de routes en routes, à travers champs ou en forêt, semblant sûre de son itinéraire, tournant tantôt à droite, tantôt à gauche, traversant des hameaux et des villages qu'il ne reconnaissait pas, pour arrêter enfin son véhicule devant une maison, dans un gros bourg pourvu de trottoirs comme en ville !..

« Ne bougez pas, je vais acheter deux baguettes. Je n'en ai que pour un instant. » Elle sortit un porte-monnaie du sac qu'elle avait posé près de ses pieds et s'engouffra dans la boulangerie.


Une bonne odeur de pain chaud vint jusqu'à lui, attisant un peu plus sa faim. Et sa parente revint, comptant des pièces dans sa main. Il les aperçut et s'étonna :

«  Que sont ces pièces ? je n'en ai encore jamais vu de semblables !

- Des euros et des centimes d'euros. Non, pas de francs ! Il n'y a plus de francs. Nous utilisons maintenant une monnaie européenne. »  Il était de nouveau éberlué.


Elle fit demi-tour, emprunta d'autres routes, toutes goudronnées et, tout en conduisant, elle lui parla de l'Europe, de la Communauté Economique Européenne et il ne fit plus attention à l'itinéraire qu'elle empruntait. Il était certes éberlué, mais passionné ! Ils s'arrêtèrent bientôt en bordure de chemin, à l'ombre d'arbres, dans un emplacement pourvu de tables et de bancs de bois fixés dans le sol, d'une borne fontaine et d'un porte-sac à ordures. « C'est une aire de pique-nique » dit Nicole. Et elle actionna la borne fontaine pour qu'ils puissent tous deux se rafraîchir les mains, les bras et le visage. La serviette qu'elle lui tendit était parfumée. Quel luxe.


Ils étaient seuls en cet endroit. Et les conducteurs des quelques voitures qui passaient leur jetaient un bref regard sans sembler étonnés de leur présence ! Nicole étala un torchon sur une table, y posa le pain et sortit sa caisse de victuailles de derrière son siège : « C'est une glacière électrique, qui se branche sur l'allume cigare » précisa-t-elle. Puis, elle confectionna des tartines de beurre qu'elle recouvrit de tranches fines de jambon blanc de Paris et proposa des cornichons à Gaston. Elle sortit aussi des tomates fraîches, des œufs durs, un bocal d'une mayonnaise qu'elle avait elle-même confectionnée, un fromage emballé, une bouteille de vin et des gobelets transparents. Il fit honneur à ce repas. Le pain était blanc, sa texture et son goût n'avaient rien à voir avec ceux des tranches de miche grise qu'on distribuait dans les différents cantonnements. Tout, du reste, avait un goût inhabituel. Mais Dieu que c'était bon ! Et le poilu fantassin décida qu'il ne lui fallait plus s'étonner de rien, puisqu'il rêvait.


Le repas s'est achevé avec quelques abricots, mûrs à point et bien frais, et avec un bon café chaud, tiré d'une sorte de gourde jaune qui conserve la chaleur. Il se sentait très bien et ne souhaitait pas que son rêve s'interrompe ! Nicole le regardait en hochant la tête.

« Réveillez-vous, Gaston, il faut qu'on cause ! » Mais elle retourna d'abord fouiller dans son sac pour en tirer un paquet de cigarettes qu'elle lui tendit, puis s'en alluma une aussi. Ainsi, elle fumait !

« Ce ne sont pas les Levant que vous aimez, ni des Maryland, hélas ! » Comment connaissait-elle ce qu'il aimait ? Il allait le lui demander lorsqu'elle s'exclama : « Ma foi, à la guerre comme à la guerre ! », avant d'éclater de rire. Il en fit autant sans savoir pourquoi.


« Il faut que vous me permettiez de vous tutoyer, Gaston, parce que je ne vais pas pouvoir tenir le coup longtemps. Et il faut me tutoyer aussi, bien sûr. »

La tutoyer, elle, une femme plus âgée que lui ? Il se demandait, du reste, quel pouvait être son âge. Elle le comprit et dit :

« Je vais avoir 66 ans. Et vous, vous paraissez plus jeune que le plus jeune de mes propres enfants ! mais il n'empêche qu'il faut nous tutoyer. Vous êtes mon ...parent, vous ne l'avez pas oublié j'espère ! » Alors, il accepta la familiarité proposée.


Tout à coup, Gaston sursauta. Il entendait, un peu étouffé certes, mais reconnaissable, l'air de « Toréador », un extrait célèbre de la « Carmen » de Georges Bizet, et cela semblait venir du sac de Nicole. Elle se précipita à nouveau et sortit un étrange objet bleu qu'elle porta à son oreille : « Allo oui ! Bonjour mon chéri.... Non, je ne suis pas chez moi. Figure-toi que je suis en vadrouille dans la Marne, mais je serai rentrée ce soir à la maison... Oui... Non... Ah bon ?... D'accord... C'est bien, mais ne m'appelle plus, parce que je vais reprendre le volant... Tu sais, j'aurai des choses importantes à vous dire, à tous, dans quelques jours... Salut ! Bisous. » Gaston écoutait malgré lui, bouche bée.


Cauchemars

Ils quittèrent leur aire de pique-nique peu après et roulèrent quelques temps, sans croiser beaucoup de véhicules. Nicole avalait les kilomètres avec précision, concentrée sur le trajet qu'elle avait choisi, le visage un peu crispé. Elle reprit bientôt sur sa gauche une petite route vers le village de Massiges traversé précédemment. Là, au carrefour, Gaston aperçut tout à coup un poteau Michelin, d'un blanc éclatant sous le soleil, qui annonçait le « Cimetière militaire de Minaucourt », à 4 kilomètres. Il en eut froid dans le dos et la gorge serrée, pressentant des instants difficiles à vivre.

1°) A propos de Gaston, instructeur des bleus - 2°) Nouvelle fantastique inspirée par Gaston et sa guerre !


Après Massiges et, de nouveau, le lieu-dit Pont de Marson, Nicole emprunta la départementale vers Minaucourt-le-Mesnil-lès-Hurlus. Elle s'arrêta bientôt, en rase campagne, sur l'esplanade déserte d'une Nécropole Nationale au dessus de laquelle flottait un drapeau français. Gaston découvrit alors, au delà du monument de l'entrée et du petit mur d'enceinte, des dizaines et des dizaines de rangées de croix blanches, bien alignées. Nicole lui dit :

« Il va te falloir beaucoup de courage, mais je suis là, près de toi. »

1°) A propos de Gaston, instructeur des bleus - 2°) Nouvelle fantastique inspirée par Gaston et sa guerre !

Docilement encore, il sortit de la voiture et se dirigea vers l'entrée de cet immense cimetière. Des plaques explicatives étaient fixées au mur bas. Il commença à les lire, à examiner les schémas, le plan des sépultures et la stupeur le figea sur place. On y évoquait les différentes batailles auxquelles il avait participé, d'autres encore, et on y détaillait aussi le nombre des victimes. Cela devenait intolérable !


Mais... quand il vit les dates mentionnées sur ce mémorial gigantesque... il sentit la colère bouillonner en lui, monter, monter et bientôt le submerger ! Une de ces colères gigantesques, qui se transforme vite en fureur !.. Il explosa et aboya au visage de Nicole qui le suivait :


«  Mais, tudieu, femme ! qu'est-ce que c'est que cette machination ? Vous êtes complètement folle, folle à lier, cinglée !.. Ah la garce !.. Et pour qui te prends-tu donc, garce, pour me jouer une telle mascarade ?.. » et il se retourna pour donner de violents coups de pieds dans le mur d'enceinte, puis dans la stèle commémorative. Il frappait, frappait, en rage, presque écumant. « Ce n'est pas possible, PAS POSSIBLE !.. Et moi je suis un imbécile, OUI, UN IMBÉCILE pour avoir marché, pour vous avoir crue !.. Vous allez immédiatement me reconduire où j'étais et me rendre toutes mes affaires, sinon... »


Il se rendit compte que Nicole n'était plus derrière lui. Elle s'était éclipsée discrètement, éloignée seulement de quelques dizaines de mètres, pour fumer une cigarette à l'ombre de sa voiture, le laissant seul avec son incommensurable colère tout en le surveillant du coin de l'œil. Il était en train de péter les plombs, se disait-elle, mais cela serait probablement salutaire !.. Mieux valait le laisser seul.


Lui continuait à se déchaîner, à hurler, à frapper dans le mur, se faisant mal aux orteils très peu protégés par les sandales de cette « FOLLE ». Au bout de longues minutes, sa fureur tomba. Puisqu'il était là, autant voir de près jusqu'où allait cette machination ! Il franchit d'un bond les deux ou trois marches menant à l'entrée de la nécropole à ciel ouvert, silencieuse et noyée de soleil, et y pénétra seul.


À gauche commençaient les rangées de croix, dont chacune portait le nom d'un poilu, simple soldat ou gradé, qui avait donné sa vie pour sauver la France. Un peu plus loin à droite, il y avait de grands carrés couverts de buissons de plantes assoiffées avec, à l'arrière et pour chacun, une stèle gravée précisant que reposaient là les restes, pour la plupart non identifiés, des victimes de telle ou telle bataille.

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Il vit d'abord l'ossuaire n° 5, réservé à 3220 français inconnus morts pour la France et relevés à Massiges, Minaucourt, Ripont, Rivroy, Beauséjour, Ménil-lès-Hurlus et Ville sur Tourbe, s'arrêta net et eut envie de vomir. Mais il demeura là, pétrifié, les yeux secs ...jusqu'au moment où, enfin, des sanglots montèrent dans sa gorge, d'énormes et bruyants sanglots, aussi puissants que ses précédents cris de colère. Et les larmes jaillirent. Gaston pleura longtemps, longtemps, comme cela ne lui était jamais arrivé.


Nicole, de loin, l'observait : elle le vit se détourner enfin de la contemplation de ce carré de verdure à demi desséchée pour regarder les ossuaires suivants et s'arrêter devant une stèle dont elle savait qu'elle portait l'émouvante inscription : « Français, qui que tu sois, n'oublie pas qu'ils sont morts pour sauver ton foyer, ton honneur, ta patrie ! En retour prie pour eux ».

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Elle le vit ensuite marcher comme un automate et s'enfoncer dans le dédale des allées de l'immense cimetière. Elle pensa aussitôt qu'il allait sans doute être amené à croiser quelques patronymes familiers et qu'il en souffrirait davantage. Son cœur se serra à cette pensée. Et en effet, ça et là, Gaston reconnaissait certains noms : ceux de camarades, d'un parent éloigné, d'un habitant de Nancy et quelques uns de Sedan ou d'ailleurs. Quel désastre !.. Ce fut le coup de grâce. Il chancela et tomba, parce que ses jambes flageolantes ne le soutenaient plus.


Tout tournait autour de lui. Il ferma les yeux, mais ne perdit pas connaissance. Nicole, d'abord paniquée, remarqua avec soulagement qu'il bougeait, cherchant à se relever. Elle se retint de voler à son secours. Il valait mieux attendre que le choc soit passé !


Il se releva, en effet, accablé par tout ce qu'il venait de voir, de constater, demeura immobile et Nicole devina qu'il continuait à pleurer. Elle s'en retourna donc s'asseoir dans sa voiture et attendit...


De longues, très longues minutes passèrent... Gaston revint enfin auprès d'elle, digne, les yeux secs mais rougis et le visage défait. Il contourna la voiture et reprit sa place à ses côtés :

« En quelle année sommes-nous ? Quelle est la date d'aujourd'hui ? Dis-le moi.

- Nous sommes lundi 16 juin 2003. »


Il ferma les yeux un long moment, puis les rouvrit et ajouta :

« Qui es-tu ?.. veux-tu bien me le dire maintenant ?

- Je suis la fille de Jean, ton fils. Je suis ...ta petite fille Nicole. »


Elle se permit de lui tamponner le front avec quelque chose d'humide et frais ; et il la laissa faire. Puis elle lui donna un morceau de sucre imbibé d'alcool de menthe, comme l'aurait fait Irène, avant de lui parler tout doucement, comme à un enfant encore tremblant de colère :


« Tu as pété les plombs, Gaston, et c'est bien compréhensible. Te sens-tu mieux maintenant ? » Il ne connaissait pas l'expression mais en devinait le sens.


Elle ajouta : «  Dis-toi que tu as une chance prodigieuse, qu'il s'agit sans doute d'une grâce rare, divine peut-être, surnaturelle certainement, que tu es vivant alors qu'il reste maintenant moins de cinquante anciens combattants de la guerre de 14-18, je t'assure, et tous nés bien après toi, qu'il faut que tu acceptes la disparition de tous ceux que tu as connus et aimés, non seulement celle de ton petit frère Henri que tu as pleuré en septembre 1914, mais aussi celle de tes parents, de tes sœurs, de ton épouse Irène et même celle de tes enfants ...et il faut que tu entres de plein pied dans le XXIème siècle ...à 117 ans et demi !.. Mais rassure-toi, tu ne les fais pas ! »


Il regarda le visage soucieux et attendri de sa petite fille plus âgée que lui, envoyée sans doute pour le soutenir dans sa prise de conscience, et murmura à son tour : « Pardon... pour tout à l'heure... ».

Elle lui rattacha sa ceinture, parce qu'il n'était pas encore en état d'en comprendre la nécessité, et démarra.


Derrière le petit bois qui jouxtait la Nécropole de Minaucourt déserte et écrasée de soleil, Nicole perçut, en s'en allant, tout un joyeux brouhaha fait de bruits d'eau, de sonores plongeons et peuplé de rires et de cris d'enfants éclaboussés. Sans doute une piscine, au cœur d'un camping ou dans une propriété privée !.. Mais quel contraste avec le silence du cimetière !.. Gaston, lui, ne sembla pas le remarquer. Il était prostré sur son siège, yeux fermés.


Il les rouvrit peu après, lorsqu'ils traversèrent Minaucourt-le-Mesnil-lès-Hurlus, l'une de ces bourgades témoins d'horreurs d'un autre âge, pour se diriger vers Sainte Ménehould et Les Islettes.


Faire la traversée de Ste Ménehould ! Gaston n'y crut pas immédiatement. Silencieux et encore hébété, il voyait aujourd'hui une ville très animée, embouteillée en raison de probables festivités locales, avec des feux rouges partout, des rues bondées de promeneurs, de badauds nonchalants et de jeunes gens en vestes jaunes canalisant et déviant par endroits la circulation. Pour lui, cette commune n'avait rien à voir avec celle qu'il connaissait bien et dans laquelle il se rendait souvent jadis, en passant par Valmy.


Nicole se sortit sans encombre des multiples détours imposés et reprit sa route vers les Islettes.  Là encore, ce fut tout un monde inconnu qui défila devant les yeux incrédules de Gaston. Nicole s'engagea alors dans une petite route menant à Lachalade, commune connue pour son abbaye cistercienne, puis emprunta un chemin de terre peu carrossable qui montait et serpentait en forêt d'Argonne, pour atteindre finalement une autre petite route forestière, goudronnée cette fois, et s'arrêter net devant une autre Nécropole.


« Avant de rentrer à Nancy, Gaston, j'ai pensé nécessaire de t'amener ici, pour que nous allions ensemble nous recueillir sur la tombe de ton frère. Il m'a fallu des années, tu sais, pour découvrir où il était inhumé ! Tout en sachant que je t'impose une nouvelle souffrance, je pense que tu dois voir dès aujourd'hui, ...et de tes propres yeux, la sépulture d'Henri afin d'en faire ton deuil une fois pour toutes. »

 

Elle n'attendit pas sa réponse, le libéra de sa ceinture de sécurité, lui prit le bras et l'entraîna vers le portail de « La Forestière », nom donné à cette Nécropole de Lachalade perdue en pleins bois.


Tout était désert là aussi, mais paisible. Et des oiseaux chantaient dans les arbres des alentours ! Ils empruntèrent la troisième rangée de gauche et cheminèrent devant des dizaines de croix en ciment, numérotées et cachées derrière de gros buissons d'hortensias bleus ou rosés. Nicole en écarta un et Gaston put lire sur cette sépulture n° 1603 : 

1°) A propos de Gaston, instructeur des bleus - 2°) Nouvelle fantastique inspirée par Gaston et sa guerre !


Ils se recueillirent en silence. Du coin de l'œil, Nicole surveillait toujours Gaston au visage bouleversé : il pleurait à nouveau. Pour mettre fin à sa torture, elle l'entraîna impérieusement vers la sortie du cimetière et vers sa voiture. Après avoir bu ensemble un gobelet de café encore chaud, ils reprirent la route vers Bar-le-Duc et ...Nancy :


Gaston se demandait avec angoisse ce qu'il allait y trouver et quelles nouvelles souffrances il allait y endurer. Mais Nicole savait que son grand-père était solide, équilibré, intelligent, ouvert et d'un naturel curieux, fin lettré et poète même à ses heures, bien que très raisonnable, et elle le sentait capable de surmonter cette extraordinaire épreuve. Il venait de démontrer, du reste, qu'il avait du tempérament !..


* * * * *

 


Note à l'attention de mes enfants

 

Mes enfants (petits-enfants et arrière-petits-enfants aussi), sachez que pour déclencher la rédaction de cette nouvelle, je suis partie de l'hypothèse suivante :

Admettons que je sois sortie de mon sommeil, un samedi matin de juin 2003, en me disant que mon grand-père Gaston allait revenir à la vie et entrer dans la mienne : était-ce à la suite d'un rêve ? d'une prémonition ? ou à cause d'une voix entendue dans mon sommeil ?... - je devais l'ignorer, tout en étant parfaitement réceptive et très rapidement persuadée.

J'ai ainsi imaginé qu'il allait falloir me rendre dans la Marne le lundi matin suivant, afin de pouvoir me poster, avant onze heures, à l'entrée de la route forestière menant à l'ancienne ferme de Beauséjour, près de la D.566.

Forte de cette certitude, il me fallait ensuite imaginer faire rapidement quelques courses et consacrer mon dimanche à préparer cette expédition.

La suite devait découler logiquement de cette hypothèse de base.

Si vous souhaitez continuer cette nouvelle fantastique, ou si vous lui imaginez une fin, partez de mon hypothèse délirante : ce sera le coup d'envoi !

 

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